12/05/2015

Carnet de voyage: Le Sénégal en masse au Yémen pour défendre l'Islam et encaisser 108 mia. FCFA (171 mio. CHF)

Carnet de voyage: Genève - Dakar

Alors que j'ai écrit sur les perspectives locales des élections municipales en Ville de Genève, je dois avouer que mon affectation professionnelle à Dakar depuis le mois de mars dernier m'a ouvert quelques pistes de réflexion sur des thèmes qui trouveront sûrement échos dans la Cité de Calvin. En effet, Dakar, comme Genève, représente un centre régional des relations internationales avec la présence de la plupart des agences de l'ONU représentant des bureaux pays comme des bureaux régionaux. Tout comme Genève, Dakar devient un centre de discussions et de négociations politiques importantes portant sur le Mali ou le Sahel et plus spécifiquement sur les questions actuelles de terrorisme frappant l'ensemble de l'Afrique de l'Ouest. Et tout comme à Genève et dans sa région, les médias donnent de plus en plus de place au thème bien sexy de la montée de l'Islam radical et ses répercutions dans la société sénégalaise (en particulier dans les écoles coraniques du pays).

Le Sénégal, ce modèle de développement qui s'est effrité avec le temps

Comme vous l'avez sûrement lu dans différentes sources, le Sénégal est bien connu des analystes politiques africains pour être "le modèle ouest-africain à suivre". De Senghor à l'actuel président Macky Sall en passant par Abdoulaye Wade et enfin Abdou Diouf, le pays était cité régulièrement dans les statistiques pour sa forte progression dans les indices de développement humain (éducation, économie et santé) depuis son indépendance en 1960 jusque dans les années 2010. Et puis le pays de la "teranga" (l'hospitalité en wolof) était également connu pour être un pays musulman modéré appliquant une pratique musulmane atypique liant Coran et syncrétisme; mêlant hadiths et de nombreuses coutumes animistes locales. Mais les années 2000, la fin du règne d'un dirigeant autoritaire mais "éclairé", l'augmentation de l'écart entre riches et pauvres, entre Dakar et les régions rurales du pays, la montée des conflits et des migrants dans la région se traduisent dans un effritement total du développement sénégalais. Tout cela avec le cachet des dirigeants politiques souvent assez âgés et déconnectés des nouvelles réalités de la capitale et de celle des campagnes. Mais voilà qu'en 2012, l'ancien premier ministre de Wade, un certain Macky Sall, se décide à se présenter pour contrer le troisième mandat (jugé inconstitutionnel par les opposants) brigué par le père de l'éducation mais paradoxalement instigateur de la corruption montante dans le pays. Un des symboles préférés des Sénégalais et les faisant sourire pour qualifier la fin du deuxième mandat de Wade est le "Monument de la Renaissance Africaine", énorme statue de bronze de 52 mètres dans le quartier branché de Ouakam représentant un couple et son enfant visant le ciel, commandée à la Corée du Nord et qui aurait coûté quelques 17mia. de francs cfa (presque 27 mio. chf) dont une partie pour les poches de la famille présidentielle de l'époque.

Le Sénégal, son islam sunnite modéré, ses décisions politiques controversées et les pétro-$ pour répondre à la crise sociale

Comme je l'annonçais auparavant et malgré une paix religieuse et politique (exceptions faites de la Casamance, région séparatiste du sud du pays et de la période électorale de 2012 avec 6 morts), ce pays connaît aujourd'hui un changement radical causé par une décision politique qui aura sûrement des conséquences: celle d'envoyer 2100 soldats sénégalais au Yémen afin d'épauler la coalition de 10 pays musulmans. Tout ceci dans l'optique de "protéger la Terre Sainte" contre les véhémences d'une rébellion zaydite chiite appelée « houthiste » ayant renversé le pouvoir de Sanaa mise en place par les pays occidentaux pour instaurer la transition suite à la révolution de 2011. Pourquoi donc se lancer dans un conflit qui est tout sauf religieux dans un pays comme le Yémen qui connaît une crise politique de longue date qui ne regarde que les Yéménites eux-mêmes et qui n'a que peu de choses à voir avec une "menace à La Mecque ou à Médine". Voilà que dans la volée de l'élection de Macky Sall, ce dernier, pour répondre à la montée du chômage dans le pays, à l'inflation et à la crise économique dues aux dépenses pharaoniques du secteur public (décidées par son prédécesseur), instaure le PSE (Plan Sénégal Émergent). Un plan d'investissement colossal censé créer  "un Sénégal émergent en 2035 avec la solidarité sociale et la primauté du droit". Mais avec la dernière visite du Président sénégalais en Arabie Saoudite, les médias locaux se sont rendus compte que le pays de la "Terre Sainte" avait négocié, en échange d'un coup de pouce militaire au Yémen, un investissement de plus de 108 mia de francs cfa (171 mio. chf) touchant le bouclage des finances de l'Etat pour l'année 2015 (25 mia fcfa), le financement d'une route Ndioum-Ourossogui-Bakel (25 mia  fcfa), 13 mia pour la mise en place d'un réseau d'instituts supérieurs professionnels, etc. etc. On pourrait se dire qu'après tout, le combat contre le terrorisme pour le financement du développement humain, quoi de mieux? Oui mais voilà, quand il s'agissait de conflits régionaux menaçants directement le Sénégal, le Président actuel avait préféré ne pas se mouiller (absent de l'offensive africaine menée contre Boko Haram et envoyant seulement quelques 800 soldats pour le Mali). Nous pouvons donc réfléchir sur le bien-fondé d'une telle décision; les droits humains et l’État de droit seulement quand il y a récompense pécuniaire à la clef? Régler le problème des crises économiques en Afrique grâce aux pétro-$ du Moyen Orient et à l’allégeance à leurs politiques anti-terroristes fort doutables? Les exigences de l'ONU, notamment les objectifs du millénaire (traduits en PSE au Sénégal) ne requièrent pas de réalisations immédiates, encore moins au prix de l'intérêt politique et financier de certains pays du Golf. Je me demande si le Sénégal ne va pas perdre des plumes dans cette affaire (notamment des menaces terroristes qui le viseront désormais et des Sénégalais qui risquent de se radicaliser avec de telles décisions), tout ceci pour accélérer coûte que coûte son développement économique?! Les USA, la Chine, et maintenant le Qatar et l'Arabie Saoudite comme gardiens de la lutte anti-terroriste et candidats pour l'usage légitime et international de la force, personnellement, cela ne me rassure pas et je me demande quand est-ce que les pays "responsables" se lèveront pour parler et taper du point sur la table...Cher compatriote Didier B., "à bon entendeur et salut" comme dirait l'autre...


Sources:

- Le Rapport Spécial d’ADH: Le Yémen entre mythes et réalité: http://www.humanrightsagency.com/?p=2665

-  Pourquoi le Sénégal envoie-t-il plus de 2 000 soldats auprès de l'Arabie saoudite ?:

http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20150505175632/macky-sall-y-men-arabie-saoudite-arm-e-s-n-galaise-guerre-au-y-men-pourquoi-le-s-n-gal-envoie-t-il-plus-de-2-000-soldats-aupr-s-de-l-arabie-saoudite.html

- Financement du Pse : 108 milliards, le «prix» des 2100 soldats envoyés en Arabie Saoudite?:

http://www.seneweb.com/news/Economie/financement-du-pse-108-milliards-le-laqu_n_154377.html

- The emerging Senegal plan (PSE): http://fr.allafrica.com/infocenter/PSE_2015/


03:29 Publié dans Politique internationale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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