30/05/2015

Ancien étudiant, boursier et fonctionnaire international pour la Suisse? Sale feignasse...

Depuis que je lis les journaux et les commentaires sur les réseaux sociaux, je suis proprement scandalisé parce qu’on ose dire sur les étudiants. Le 14 juin prochain est une date importante puisqu’on vous donne la possibilité de rendre justice à celles et ceux qui font notre économie en fournissant un minimum social pour une vie décente. A entendre certains, les étudiants seraient des touristes à plein temps, profitant grassement de l’aide sociale sur le dos du contribuable et seraient plus fainéants que leurs prédécesseurs. Ah oui, j’oubliais, l’Etat, situation de crise oblige, n’aurait pas assez d’argent pour garantir ce minimum vital et en plus, mon dieu, on remettrait le fédéralisme en cause. A ce niveau là, il s’agit d’être ferme face à ceux qui tiennent ce discours malsain, fallacieux et mensonger, surtout qu’il vient bien trop souvent du même camp, celui de la droite libérale.

Qu’on réponde à ces initiatives en argumentant par le fait qu’on n’admette pas le principe d’État providence et de justice sociale, qu’on se définisse comme libéral au sens économique du terme, je peux l’entendre. Mais alors qu’on crache sur les étudiants qu’on regarde de haut, qu’on dénigre et sous-évalue, cela m’insupporte. Mon histoire est un exemple parmi tant d’autres et qui vous illustrera  une certaine réalité de l’universitaire genevois et suisse plus en général. Fils unique d’une famille monoparentale, ma mère était fonctionnaire internationale avec un salaire décent (mais en dessous du salaire médian suisse de 6118 chf pour l'année 2012) mais pas fou non plus (et oui l’ONU n’a pas que des cadres et des gens qui vivent dans l’opulence). Étant fonctionnaire internationale, jusqu’à sa retraite du moins, ma mère n’était pas contribuable suisse (oui, à l’ONU on paie des impôts, cela s’appelle les contributions personnelles qui sont versées à son pays d’origine pour qu’il les déduise à son tour de sa contribution annuelle à l’ONU pour en être membre). De ce fait, jusqu’à ce que ma mère touche une petite retraite, nous n’avons jamais eu le droit à aucune aide sociale, ce qui m’a poussé à travailler depuis l’âge de 16 ans passant de jobs de livreur de pizza, à livreur d’actes de poursuite, vendeur de chaussure ou employé McDonald’s.

Arrivé à l’université et à cause de mes obligations financières (assurance, contribution aux dépenses du ménage, abonnement de téléphone et bus, etc.), ces boulots ne suffisaient plus, trop peu d’heures, des salaires tournant entre 16 et 20 chf bruts, bref, il a fallu trouvé très vite autre chose. J’ai alors eu la chance de travailler à l’aéroport, mieux payé mais avec des horaires infernaux (comme quasiment 50% des employés de l’aéroport qui sont étudiants). Mon rythme hebdomadaire était alors de 20 à 25 heures de cours, plus 16 à 20 heures de travail par semaine, sans compter mes loisirs quand j’avais le temps (sorties et football). Résultat, j’ai doublé une année au secondaire et été forcé de prendre une année sabbatique entre le bachelor et le master pour souffler un peu et acquérir de l’expérience professionnelle pour mon CV. Au final, comme beaucoup de mes camarades d’université, j’ai terminé mes études tard à l’âge de 27 ans, et je devais encore effectuer des stages non payés avant de commencer ma carrière proprement dite.

Je ne vous raconte pas ma vie pour en faire une biographie, mais voilà, j’ai terminé mes études 2 ans plus tard que mes parents ne l’avaient fait, j’ai travaillé pendant les études plus que mes parents et surtout j’ai trouvé un travail stable 3 voire 4 ans plus tard que mes parents ne l’avaient fait à leur âge. Aujourd’hui, vouloir uniformiser le système suisse est une priorité, un devoir même pour un des pays les plus riches du monde. Fédéralisme ou pas, je vous rappelle qu’il fut un temps ou au nom du fédéralisme, un canton ne voulait pas accorder le droit de vote aux femmes et c’est la Confédération via son Tribunal Fédéral qui a corrigé le tire. De la même manière, quand certains cantons ne veulent pas garantir un minimum vital pour les étudiants, c’est la Confédération qui doit jouer le rôle de pompier en garantissant un filet de sécurité. Dans mon cas comme dans bien d’autres, quand on finit plus tôt ses études et avec de meilleurs résultats, on est à même de pouvoir travailler, devenir un contribuable à part entière et donner à son tour aux futures générations. Les chiffres sont connus, 75% des étudiants travaillent au moins 7 heures par semaine et cela a des conséquences sur leurs études; soit ils sont obligés d’arrêter, soit obligés de les rallonger ou d’avoir de moins bons résultats. Alors qu’on s’apprête à dépenser 6 mia. chf pour notre armée, le montant  total des bourses est de « seulement » 278 mio. chf en Suisse et concerne 20'500 étudiants, 35% de moins qu’en 1993 (en prenant compte de l’inflation). A Neuchâtel et pour une année, on donne en moyenne 3377 chf (2010) alors que dans le canton de Vaud, le chiffre monte à 8933 chf. De telles différences ne peuvent être justifiées dans notre pays, encore moins quand il s’agit de nos étudiants, du futur poumon de notre économie et du financement de nos retraites. Que vous soyez de droite ou de gauche, cela ne compte pas, le 14 juin prochain, on ne vous demande pas de devenir bolchevik en portant un symbole marqué d’un marteau et d’une enclume sur votre veste, on ne vous demande pas non plus de payer plus d’impôts. On vous demande simplement un minimum de dignité pour les étudiants de votre pays quelque soit le canton où ils vivent, c’est-à-dire, à entre 1800 et 2400 chf/mois pour ceux qui n’en n’ont pas les moyens et qui ont le privilège inestimable de "touriste à plein temps" de toucher une bourse d'étude (aujourd’hui ils ne représentent seulement que 8% des étudiants, à vrai dire, trop peu).

Pour finir le tour de la question, sachez que j’ai moi-même finalement touché une bourse à l’âge de 27 ans pour ma dernière année d’étude. C’est cette même bourse qui m’a permis de faire mon master dans une université prestigieuse au Canada effectuant une formation qu’on ne trouve pas chez nous et qui me permet aujourd’hui où j’écris de porter fièrement les couleurs et les valeurs de la Suisse au sein des Nations Unies en tant que volontaire. Investir dans ces bourses, c’est investir dans la jeunesse, leur rendre la vie un peu moins difficile et surtout s’assurer que notre pays produise de mieux en mieux les cadres et les spécialistes dont il a besoin. Et puis en plus de tout cela, cela vous évitera de vous plaindre du « frontalier qui vient piquer votre emploi », ;)

Source :

http://www.bourses-etudes.ch/argumentaire-detaille/

http://www.24heures.ch/suisse/bourses-etude-aides-tres-di...

http://www.challenges.fr/economie/20140429.CHA3187/un-sui...

 

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Commentaires

Quand j'étais étudiant, je travaillais 4 heures par jour, 5 jours par semaine, de 20h à 24h en tant que gardien de nuit, et ce, 4 ans durant. Cela signifie que je n'ai pas profité des vacances d'été, contrairement à mes anciens camarades boursiers qui ne s'en privaient pas... Ca ne m'a empêché ni de réussir sans soucis, ni même d'être le meilleur élève de ma promotion. Je n'ai jamais reçu un sou de l'Etat, et mes parents ont arrêté de me donner de l'argent à 20 ans. J'ai étudié jusqu'à 26 ans, et ai passé 7 ans à l'Uni, donc je connais le système! Je ne peux ainsi pas me solidariser des étudiants qui prétendent ne pas pouvoir travailler.... Pouvez-vous me dire pourquoi vous, vous ne pouvez pas travailler?

Écrit par : QueFaire | 01/06/2015

"Je ne vous raconte pas ma vie pour en faire une biographie"
Mais rien ni personne ne vous en empêche ... un best-seller en perspective ?

Écrit par : Victor-Liviu DUMITRESCU | 02/06/2015

Merci. on vous écrira.

Écrit par : mais tout à fait | 02/06/2015

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