16/02/2016

Un Suisse à la quête perdue des Nations Unies

Il y a bien longtemps, un jour de juin 2005, après l’obtention d’une maturité gymnasiale, l’idée d’opter pour une carrière au sein de la prestigieuse organisation des « Nations Unies » commença à germer. Comme d’autres jeunes universitaires suisses, après tout, je pouvais y croire ; avec un diplôme m’ouvrant les portes de l’université, maîtrisant certaines bases de l’allemand, pensant avoir un niveau d’anglais qui me permettrait de travailler et d’autres langues que j’ai acquis grâce à l’aide de la génétique familiale. Voilà que s’annonce un parcours, un très long parcours auquel je n’étais pas préparé et pour vous le dire franchement, un parcours jonché d’obstacles auquel on ne vous prépare pas. Aujourd’hui à l’âge de 30 ans, comme d’autres suisses, avec un master, 4 langues, 1 an et 8 mois de stages non rémunérés et un an de terrain en tant que volontaire, je n’entrevois pas de perspective claire tout en m’accrochant à mon rêve professionnel.

Commençons par le commencement, pour obtenir le Graal, c’est-à-dire, un premier poste de « staff » aux Nations Unies en tant qu’universitaire, ce qu’on appelle un « P2 », autrement dit un poste « niveau d'entrée des professionnels »[1], je vais prendre exemple sur un poste commun de Juriste adjoint au département des affaires économiques et sociales auprès de l’Assistance des Nations Unies aux procès des Khmers rouges (UNAKRT)[2] :

  • Compétence : professionnalisme (incluant les connaissances techniques), esprit d’équipe, Aptitude à planifier et à organiser,
  • Formation : Diplôme universitaire du niveau de la maîtrise ou, à défaut, peut être accepté un diplôme universitaire de premier cycle assorti d’une expérience professionnelle pertinente
  • Expérience professionnelle (et ça se gâte) : Au moins deux années d’expérience professionnelle pertinente dans le domaine des procédures judiciaires et/ou du droit pénal international. Une expérience en qualité d’agent juridique ou de juriste au sein de tribunaux internationaux ou du corps judiciaire d’un tribunal pénal national est hautement souhaitable)
  • Connaissances linguistiques : Le khmer, l’anglais et le français sont les langues de travail officielles des CETC. Le titulaire de ce poste devra maîtriser l’anglais écrit et parlé. La connaissance du français est très souhaitable. La connaissance du khmer est un atout.

 

En toutes logiques et avec de telles exigences je vais, comme beaucoup d’autres, entreprendre un bachelor en relations internationales pendant lequel nous sommes un peu plus de 400 étudiants au commencement pour terminer diplômé parmi un peu plus de 40 étudiants et c’était en 2010 déjà (entre 2013 et 2015, ils étaient 1056 sur les trois années confondues en bachelor et 156 seulement en master[3]). Ayant été averti de la chose, je sais que mon diplôme ne m’ouvrirait pas les portes de l’emploi, qu’il me faudrait un master, la maîtrise d’au moins deux ou trois langues et surtout deux années d’expérience (comme annoncé dans les termes de référence ci-dessus). Je prends donc le soin de faire un master (à l’étranger et grâce à un prêt pour donner un petit plus à mon CV dans l’international) et je choisis d’investir un certain temps et de l’argent en partant chercher de « l’expérience » sans savoir qu’elle serait peu ou pas payée du tout ; un été à l’Office des Nations Unies à Genève comme un peu plus de 4000 autres jeunes dans le système des Nations Unies[4] (non-payé et n'étant comptabilisé qu'à 50% dans le calcul d'expérience, paraît-il que cela coûterait trop cher et que l’acquisition d’une prestigieuse expérience labélisée serait suffisante[5]), 6 mois au Mexique dans une ONG dans les droits de l’homme (j’en profite pour prendre des cours intensif et obtenir un niveau bilingue en espagnol) et 4 mois auprès d’une ONG internationale dans l’humanitaire à Genève (à 1000 francs par mois). En outre, pendant mon master, je prends le temps de trouver un emploi d’étudiant (pendant 7 mois) dans la récolte de fonds que je pourrais ajouter à mon CV et un service civil en coopération internationale pour en finir avec mes obligations militaires (où je touche pour la première fois une allocation pour perte de gain à un niveau équivalent à ma valeur marchande en fonction de mon CV). Les années passent et la perspective d’un job stable est encore lointaine, en effet, nous sommes en septembre 2014, j’ai 28 ans et je passe 6 mois au chômage en plus de ce tumultueux parcours.

 

Après plus de 250 candidatures individualisées et soigneusement préparées, je réussis finalement à décrocher un poste de « Volontaire des Nations Unies (VNU) » payé à un peu plus de 1500$/mois dans mon pays d’affectation. Vous vous dites sûrement que c’est le début de ma carrière, et bien non, ce poste de « jeune volontaire », financé par la Confédération, n’offre qu’une seule année de contrat sans aucune garantie d’embauche à moins d’obtenir une proposition de l’agence des Nations Unies qui vous accueille. Malheureusement, mon agence, une des plus pauvres du système, n’a pas les moyens de m’embaucher et me voilà en train de préparer mon retour en Suisse pour me remettre encore une fois, à l’âge de 30 ans, à la recherche de cette quête perdue d’un poste stable aux Nations Unies ou ailleurs dans la coopération.

 

Grandissant dans cette Genève internationale, multiculturelle et polyglotte, faire des études et trouver son chemin à travers les tumultes de la coopération internationale parait de plus en plus difficile sans pour autant voir d’éclairs d’espoir dans le ciel des générations à venir. Il est vrai que nous sommes la deuxième capitale mondiale de la diplomatie derrière New York, que nous possédons des jeunes motivés, prêts à travailler et à voyager dans de modestes conditions, malheureusement je me dois d’être honnête pour vous dire que ni l’université, ni les autorités ne vous y aideront. Dans une ville comme Genève, il est dommage de laisser sur le carreau les élèves venant des milieux modestes rêvant d’une carrière dans la coopération internationale au profit des familles les plus aisées (puisque devant payer l’apprentissage de langues et d’années de travail peu ou pas payées comme le prouve une étude de l’Association Genevoise des Stagiaires ; 68% des stagiaires ne touchent pas d’argent[6]). Nous avons cette chance de pouvoir miser sur une population avec 41% d’étrangers (cf. 2013[7]) et 59% de suisses dont au moins 16% (en 2000[8]) avait une deuxième nationalité. Autant d’avance démographique, culturelle et linguistique dont nous ne profitons pas puisque certains d’entres eux, sortant des profils types du chômage, n’arrivent pas à trouver d’emploi stable. A celles et ceux qui liront ce billet et/ou qui se reconnaitront lors de sa lecture, et spécialement à ceux qui décideront d’entreprendre cet ambitieux rêve de carrière, accrochez-vous, « Post tenebras lux» (« Après les ténèbres, la lumière »).

 

[1] Careers.un.org, « Catégories de personnel »; https://careers.un.org/lbw/home.aspx?viewtype=SC&lang...

[2] Careers.un.org, « Termes de référence d’un poste de juriste adjoint » ; https://careers.un.org/lbw/jobdetail.aspx?id=54107

[3] Bureau de la statistique de l’UNIGE, « Données sur les étudiant-e-s » ; http://www.unige.ch/dadm/stat/index.php/download_file/vie...

[4] Economist.com, « Why the UN doesn’t pay its interns »; http://www.economist.com/blogs/economist-explains/2015/08...

[5] Washington Post, « Why the United Nations doesn’t pay its interns » ; https://www.washingtonpost.com/news/worldviews/wp/2015/08...

[6] Swissinfo.ch, « la galère des stagiaires » ; http://www.swissinfo.ch/fre/esclavage-moderne_la-gal%C3%A...

[7] Statistiques Genève, Canton GE, « bilan et état de la population du canton de Genève en 2013 » ; http://www.ge.ch/statistique/tel/publications/2014/inform...

[8] Statistiques Genève, Canton GE, « Les binationaux dans le canton de Genève » ; http://www.ge.ch/statistique/tel/publications/2005/analys...

02:13 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Comme vous dites vous-même, lol.

Écrit par : Octave Ruum | 16/02/2016

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