12/10/2017

Quels imams pour la Suisse, et donc quelle Suisse pour ses musulmans ?

En sortant de ce débat sur Infrarouge, nous restons plus ou moins perplexes par rapport à l’avenir des musulmans dans notre pays.

Nous pensons plus particulièrement aux moyens que nous voudrions nous donner en Suisse pour, tout d’abord, que les musulmans se sentent à égal avec leurs concitoyens, autres croyants ou non-croyants. Ensuite, quels moyens veut-on se donner pour éviter « les dérives » puisqu’elles viendraient de la pratique de l’Islam en Suisse. C’est le sentiment de vouloir le beurre, l’argent du beurre mais sans vouloir payer la crémière. Une société civile qui fait des propositions concrètes pour l’encadrement de l’Islam en Suisse, prévenant les dérives et surtout, qui dénonce des problèmes de fond. En face, des politiques qui ne sont pas à l’écoute, qui ignorent la réalité de cette communauté et qui ne proposent que des solutions de répression, en d’autres « maux », les mêmes causes ayant amené la France et les pays musulmans aux dérives auxquelles ils font face.

A l’heure actuelle, la Suisse ne propose politiquement que deux réponses pour garantir un traitement égalitaire, « l’intégration » (peut-on encore remettre en cause celle de l’ensemble des musulmans en Suisse) et prévenir les « dérives » d'une très petite minorité musulmans du pays :

  1. Le contrôle du financement de leurs lieux de culte (interdiction du financement étranger)
  2. La langue des prêches qu’ils suivent (imposition d’une langue nationale)

La première proposition va de soit pour l’ensemble des acteurs, la deuxième est plus que discutable puisque l’interprétation des textes de l’Islam est complexe et peuvent donc être difficilement prêchés en français, en suisse- allemand, en italien ou en romanche. En effet, le prêche, se basant sur des sourates du Coran (et d’autres sources) dont le sens et l’origine ne peuvent être compris que par un travail dialectique et linguistique de l’arabe, ne peut, de facto, pas se faire dans une seule langue excluant l’arabe. Ce, d’autant plus que les pratiquants en Suisse l’accepteraient difficilement pour leur pratique religieuse foncièrement attachée à la compréhension, la contextualisation et la réflexion philosophique à propos des versets en arabe. Rajoutons aussi le fait que ces pratiquants ne sont pas toujours parfaitement bilingues et que le prêche dans leur langue d’origine (comme le turc, l’albanais, etc.) aide beaucoup à l’intégration de certains nouveaux arrivants. Ceci n'exclue pas bien entendu des prêches bilingues qui reconcilieraient les visions opposées.

Le problème du débat dans son ensemble, est qu’aucune  proposition en dehors du contrôle et de la répression n’est discutée dans le pays. Alors, on ajoute à la suspicion grave à l’égard de l’ensemble des musulmans du pays, un message négatif, répressif et accusateur sans pour autant leur assurer des moyens à l’égal des autres minorités religieuses du pays. A Genève par exemple, quand un semblant d’espoir voit le jour avec un « programme de formation continue pour les imams », il est détruit d’avance pour une question de laïcité. Celle-ci est bien trop souvent mal comprise et définie de manière malhonnête (comme cela a été le cas de la députée d’Ensemble à Gauche sur le plateau ce soir-là). Mais alors que fait-on ? Nous voulons des musulmans bien intégrés, des imams modérés qui respectent la loi et qui soient aussi peu visibles que possible mais sans vouloir intervenir au niveau de l’Etat pour permettre à l’Islam de Suisse de rassurer ses détracteurs. C'est un peu la main invisible d'Adam Smith et l'auto-régulation des marchés, les musulmans de Suisse doivent s'auto-réguler, être invisibles, s'autofinancer, et surtout, sans pouvoir demander de soutien étatique.

Il existe pourtant des pistes qui ont fait leurs preuves ailleurs comme au Danemark[1]. Ce pays qui assure une intégration inclusive, où les musulmans sont pris en compte et vivent moins de discrimination qu’ailleurs. Et où de surcroît, on réussit à déradicaliser et ainsi diminuer significativement les départs vers la Syrie. Hormis la reconnaissance de l’Islam en Suisse, qui permettrait, par exemple, tout comme les chrétiens de ce pays, de prélever un impôt ecclésiastique afin de soutenir l’entretien des lieux de culte, la formation des imams et le défraiement de leur activité, il existe d’autres pistes.

Puisque la question religieuse est du ressort cantonal, pourquoi ne pas penser à une conférence inter-cantonale sur les questions religieuses qui assurerait le contrôle, le soutien logistique et financier de l’ensemble des lieux de cultes et des prêches du pays (en acceptant le principe constitutionnel qui affirme que l’on ne peut pas traiter les musulmans différemment des autres croyants de ce pays). Pourquoi ne pas permettre aux fédérations religieuses (comme la Fédération d'organisations islamiques de Suisse) d’inspirer une formation universitaire certifiante et conditionnelle pour la pratique en lieux de culte en Suisse.

Le vivre ensemble et la prévention des dérives ne passeront que par l’acceptation par l’ensemble des citoyens suisses, dans le cadre de la loi, des communautés religieuses qu’ils connaissent moins. Mais cela passe également par les moyens mis à disposition de ces mêmes communautés religieuses pour qu’ils puissent vivre leur citoyenneté et leur religion à l'égal de l'ensemble de leurs concitoyens.

[1] https://www.tdg.ch/suisse/La-Suisse-veut-s-inspirer-du-mo...

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04/08/2015

Cher Monsieur Blancho, mesurez-vous la portée de vos actes ?

Je m’étonne de voir que votre nom, sûrement à tort, n’est cité que dans des débats où l’Islam et l’intégration des musulmans de Suisse sont questionnés. Il est en tout cas sûr et certain, qu’en tant que Suisse de culture musulmane, je ne m’identifie pas à votre interprétation de l’Islam et je me sens encore moins représenté par votre Conseil central islamique de Suisse. Je suis le premier à condamner l’acharnement que subissent les musulmans de Suisse depuis une dizaine d’années, souvent dû à des invectives médiatiques sans grand fondement ni sans grande portée intellectuelle. Mais voilà, il y a certains moments où les voix qui dorment se doivent de se réveiller pour se faire entendre.

Que ce soit lors vos interviews dans la presse écrite ou vos passages dans l’émission Infrarouge, vous vous êtes positionné notamment sur la Burqa (non pas que je sois en faveur de sa juridicisation) avec un argumentaire qui me dérange. Il en va de même pour vos positions sur la musique, les piscines mixtes ou encore l’enseignement islamique séparé du système public. Monsieur Blancho, plusieurs associations vous l’ont répété, non seulement vous ne représentez pas l’ensemble des musulmans de Suisse, mais de plus, vos points de vue et vos interprétations du Saint Coran sont largement contestés par une grande partie (voire même une majorité je dirais) des musulmans de Suisse.

Mais voilà, nous vivons dans un pays et sur un continent qui a encore trop de mal à accepter les musulmans comme partie intégrante de la population, ou comme citoyens à part entière. Une minorité devant de plus en plus se justifier par rapport aux actes de criminels agissant au nom de leur religion ou encore justifier le fait d’appartenir à une religion différente de la majorité. A ce titre Monsieur Blancho, les médias et certains citoyens considèrent (que trop souvent) vos propos et en tirent des conclusions qui bien souvent font du tort à vos frères et sœurs musulmans. Alors quand je lis que maintenant vous vous obstinez à vouloir porter une arme, mes cheveux se dressent sur ma tête ! Premièrement, si on se sent menacé de mort Monsieur, en Suisse (et non pas aux États-Unis), on fait appel aux services de protection de l’État et on porte plainte. Deuxièmement, depuis quand le président d’une association soi-disant « fondée pour être au service de la société et être un acteur pour un développement sauf de tout extrémisme » pourrait détenir une arme afin de se faire justice soi-même?

Et finalement Monsieur Blancho, vous n'êtes pas sans savoir que vos déclarations, votre comportement et votre vie plus en générale sont scrutés par les médias, que tout cela a des conséquences directes sur la vie quotidienne de milliers de musulmans de Suisse qui doivent faire face à un contexte difficile, constamment jugés et méfiés à leur travail, au sein des écoles, des universités ou bien au sein de leur entourage. Il n’est déjà pas facile de devoir assumer (à tort) vos positions bien trop souvent proches du hanbalisme alors que l’Islam suisse se rapproche bien plus du malékisme dans ses pratiques et sa culture. Mais en plus de çela, dans un tel contexte, nous devons assumer la demande de port d’arme d’un prétendu leader religieux censé représenter certains musulmans du pays. Avez-vous pensé à l’image que vous donnez aux Suisses non-musulmans et à l’opinion publique du pays plus en général, avez-vous pensé une seule seconde à la répercussion de votre acte dans les médias et à la portée qu’ils allaient lui donner ? Il n’est déjà pas facile d’assumer votre présence dans le paysage religieux suisse, alors je vous en conjure, MESUREZ LA PORTÉE DE VOS ACTES et réfléchissez à deux fois avant d’encore demander une exception de traitement juridique, c’est le plus grand geste que vous pourriez faire en faveur des gens que vous prétendez défendre.

Sources :

-         TdG : « Nicolas Blancho veut être armé », http://www.tdg.ch/suisse/Nicolas-Blancho-veut-etre-arme/story/10577056

-       LeTemps.ch : « Nicolas Blancho: de l’ennui à l’islam », http://www.letemps.ch/Page/Uuid/d6a1c640-4997-11df-bfe2-0...

-          Interview des représentants de l’Union des imams albanophones de Suisse : «Nicolas Blancho ne représente pas les musulmans modérés de Suisse!», http://cicad.ch/old_website/index.php?id=3752&tx_ttne...

-          Site du Conseil Islamique de Suisse, http://www.iman.ch/index.php/fr/presentation/2-presentati...

 

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04/05/2015

Le voile intégral en Suisse? Un non-problème destiné aux mêmes fins populistes qui nous fatigue et maintenant, CA SUFFIT!

Chers Messieurs-Dames de l'UDC, vous, votre voile, vos attaques anti-musulmanes, cela nous fatigue et ca commence à bien faire

Quelle est ma surprise en lisant ce matin un article annonçant non pas encore un projet farfelu et anti-musulman de l'UDC mais plutôt l'aval qu'on lui a donné à la chambre basse de notre Parlement (http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/fautil-interdire-voile-integral-suisse/). Mais ou va-t-on, pourquoi voulons nous toucher à la paix religieuse qui règne en Suisse depuis longtemps, pourquoi veut-on encore stigmatiser une minorité qui s'intègre parfaitement et qui a toujours respecté les lois de notre Constitution quand il s'agit de pratiquer leur religion et pourquoi normalise-t-on les idées de l'UDC, depuis quand sommes nous devenus la France et depuis quand nos politiciens se prêtent au jeu de la normalisation des idées d'extrême droite?! Combien y'a-t-il eu d'attentats en Suisse, combien y'a-t-il de femme voilée intégralement en Suisse et combien sont les compatriotes ou les femmes vivant en Suisse portant niqab ou la burqa et combien y-a-t-il eu de menace terroriste avérée provenant d'une personne accoutré de telle manière ? Aucune des autorités de notre pays n'a été capable de répondre à cette question tant les priorités sont ailleurs et surtout tant le nombre négligeable de cas en fait se traduit en un non-problème de société. Utiliser la menace terroriste globale comme justification à l'atteinte de droits humains fondamentaux inhérents à l'identité de la Suisse et à sa politique tant à l'interne qu'à l'externe, est tout sauf patriotique. Ces processus politiques appartiennent aux pays autoritaires ou schizophrènes dont nous n'avons aucune leçon à recevoir et dont, par fondements historiques et politiques, nous ne pouvons suivre l'exemple.


Si la France, un pays de 65 mio. d'habitants, en comptait 367 cas en 2009 (http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20090729.OBS5866/seules-367-femmes-porteraient-la-burqa-en-france.html), proportionnellement en Suisse, on arriverait à 45 cas pour 8 mio. d'habitants. C'est absolument ridicule et sans fondement de vouloir s'acharner encore une fois sur les musulmans de Suisse pour 45 cas potentiels de femmes voilées intégralement. De plus, je vous rappelle que la plupart des femmes que l'on voit en public portant le niqab ou la burka sont des touristes souvent venues du Golf et faisant le bonheur des artisans et commerçants du pays. Vous qui voulez protéger les petits artisans, sachez que votre initiative qui ne fera pas changer d'avis les femmes en question, n'aura comme conséquence qu'une énième stigmatisation d'une minorité plus qu'intégrée et exemplaire en Suisse, une conséquence qui s'illustrera dans les porte-monnaies des commerçants faisant un chiffre assez conséquent grâce à cette clientèle estivale.

Sans vouloir entrer dans les détails de la question religieuse, il faut rappeler que la majorité des musulmanes de notre pays ne portent ni le niqab, ni la burqa puisque c'est un habillement qui ne correspond pas aux mœurs et à la pratique de l'Islam de Suisse. Alors que le Tessin a décidé en 2013 de manière assez contestable d'adopter une telle loi, la conséquence s'est dessinée dans la réaction des ONG dont Amnesty International qui dénoncent l'inconstitutionnalité d'un tel projet (http://www.amnesty.ch/fr/pays/europe-asie-centrale/suisse/docs/2013/le-tessin-accepte-linitiative-anti-burqa-un-resultat-contraire-aux-droits-humains-et-a-la-constitution-suisse). Moi qui me réclame de la trempe des juristes progressistes, j'entrevois très bien les desseins de cette initiative, préparer le terrain afin de faire passer le droit international au second plan, d'abandonner notre tradition moniste (http://www.parlament.ch/f/suche/pages/geschaefte.aspx?gesch_id=19963479) et centenaire du respect des engagements internationaux dont les conventions portant sur les droits humains fondamentaux comme : "liberté d'expression et à la liberté de manifester sa religion ou ses conviction".

Une telle initiative violerait les engagements de la Suisse par rapport à plusieurs des conventions qu'elle a signé et ratifié:

a) Alinéa 2 de l'article 15 de la Constitution fédérale: "Toute personne a le droit de choisir librement sa religion ainsi que de se forger ses convictions philosophiques et de les professer individuellement ou en communauté."

b) Article 9 de la Convention de sauvegarde des Droits de l'Homme et des Liberté fondamentales (protocoles 11 et 14): http://conventions.coe.int/Treaty/FR/Treaties/Html/005.htm

c) Alinéa 1 de l'article 18 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques: "1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté d'avoir ou d'adopter une religion ou une conviction de son choix, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, individuellement ou en commun, tant en public qu'en privé, par le culte et l'accomplissement des rites, les pratiques et l'enseignement" (http://www.ohchr.org/FR/ProfessionalInterest/Pages/CCPR.aspx)

Les minarets en 2009, l'immigration soit disant de masse le 9 février de cette année et maintenant le voile intégral, VOUS ALLEZ VOUS ARRÊTER OU?!? Si le but de ce genre de stratégie politique mesquine et à la limite de la xénophobie anti-Islam est de chasser les musulmans de Suisse ou qu'ils vivent leur religion dans le secret, la honte et à l'abri des regards extérieurs, laissez-moi vous affirmer que vous n'y arriverez pas messieurs-dames. Ce pays vit une paix religieuse entre les différentes communautés depuis fort longtemps et l'argument anti-terroriste que vous prenez pour justifier ce genre d'initiative ne fait qu'exacerber les idées populistes et se destine à menacer cette paix religieuse que nous avons construit au fur et à mesure de la constitution de notre Confédération.

Vous qui avez si peur de ressembler à la France, vous qui défendez un modèle d'intégration suisse qui marche, faites preuve de civisme et reconnaissez que les musulmans de Suisse sont des citoyens et citoyennes intégrés, qu'ils pratiquent leur religion dans le cadre de notre Constitution sans poser le moindre problème et qu'une loi les stigmatisant dans un tel contexte est inutile et n'a pour but qu'atteindre leur dignité et leurs convictions ENCORE UNE FOIS!

Continuez à vous acharner, continuez à mettre en doute la constitutionnalité et les mœurs des pratiques de l'Islam en Suisse, vous ne vous étonnerez pas de voir des réactions similaires à celles qui ont eu lieu en France. En remettant en cause la "suissitude" de certains de nos concitoyens, vous remettez en cause un modèle d'intégration qui marche, vous prenez unilatéralement le risque de les voir se radicaliser et surtout vous remettez en cause leur patriotisme qui s'est avéré être indiscutable notamment au niveau de leur engagement dans l'armée, la meilleure preuve de leur intégration (http://www.20min.ch/ro/news/suisse/story/29752484). Après tout, l'Islam de Suisse est la religion d'une minorité composant l'identité multiple de notre pays, sa pratique est indiscutablement compatible avec les principes de notre Confédération, il n'y a que vous pour agiter des démons invisibles. Et bien messieurs-dames, nous ne laisserons plus faire de telles pratiques tout simplement parce qu'elles ne nous appartiennent pas!

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